__L'occupant de la chambre 483 quitta l'hôtel Vendôme à 9 heures. Il sortit sur la rue. Le vent vif, porteur de neige, pressait les passants, les faisait se recroqueviller, le cou enfoui dans leurs cols relevés.
__C'était un temps qui lui convenait, le genre de temps où personne ne prête attention à ce que vous faites.
__Sa première halte fut une boutique de vêtements. Négligeant les autobus qui se succédaient à quelques minutes d'intervalles, il fit à pied les 14 blocs. Marcher était un bon exercice, et il était essentiel de rester en forme.
__La boutique était vide à l'exception de la vieille vendeuse qui lisait le journal du matin. « Vous désirez quelque chose de particulier ? demanda-t-elle.
- Non. Je jette juste un coup d'½il. » Il repéra les cintres de manteaux d'homme et s'en approcha. Fouillant parmi les vêtements usagés, il choisit un assez long. Tom Kaulitz était plutôt grand, se dit-il. Il y avait un rayon de foulards pliés près des cintres. Il prit le plus grand, un rectangle d'un bleu délavé.
__La femme fourra ses achats dans un sac en plastique.
__Le magasin militaire était à côté. C'était commode. Au rayon du camping. Il acheta un grand sac de marin en toile épaisse. Il le choisit avec le plus grand soin, suffisamment grand pour contenir la fillette, suffisamment épais pour que l'on ne puisse pas deviner ce qu'il contenait, suffisamment large pour laisser assez d'air quand la corde sera nouée.
__Dans un supermarché, il acheta 6 rouleaux de larges bandes de coton et deux pelotes de corde. Il ramena tout ses achats à l'hôtel. Le lit de la chambre était fait et il y avait des serviettes de toilette propres dans la salle de bain.
__Des yeux, il s'assura que la femme de ménage n'avait pas touché au placard : ses autres chaussures étaient dans la position exacte où il les avait laissées, l'une dépassant à peine l'autre, à deux doigts de la vieille valise noire à double serrure debout dans le coin.
__Il ferma la porte de la chambre à clef et mit les paquets sur le lit. Avec d'infinies précautions, il sortit la valise du placard et la posa au pied du lit. Il prit une clef dans son portefeuille et ouvrit la valise.
__Il en vérifia minutieusement le contenu : les photos, la poudre, le réveil, les fils métalliques, le détonateur, le couteau et le revolver. Satisfait, il referma la valise.
__Il quitta la chambre, emportant la valise et le sac en plastique. Cette fois, il traversa le hall inférieur de l'hôtel et prit la galerie souterraine qui menait au niveau supérieur de la gare du nord. Le flot matinal des voyageurs était passé, mais il y avait encore beaucoup de monde. Les gens s'empressaient au départ et à l'arrivée des trains, traversaient la gare, s'attardaient dans les boutiques de la galerie, les guichets, les kiosques à journaux.
__D'un pas alerte, il descendit et regarda d'un rapide coup d'½il pour se rassurait qu'aucuns gardes ne regardaient dans sa direction, et il disparut dans les escaliers qui descendaient sur le quai.
__Ses mouvements devenaient plus rapides, furtifs. Les bruits changeaient dans cet autre univers. Au-dessus, la gare bourdonnaient des allées et venues de milliers de voyageurs. Ici, les formes silencieuses, étiques, de quelques chats miteux se faufilaient, subrepticement dans le tunnel qui passait non loin de là. Une rumeur sourde et continue provenait de la voie d'évitement où les trains venaient tourner et souffler avec de leur départ.
__Il poursuivit sa descente progressive jusqu'au pied d'un escalier métallique, gravit les marches, posant avec application un pied l'un après l'autre. Un garde venait de temps à autre inspecter l'endroit. La lumière était très faible, mais on ne savait jamais...
__Au bout du petit palier se dressait une lourde porte en fer. Il posa délicatement la valise et le sac part terre, chercha la clé dans son portefeuille. Pressé, nerveux, il l'introduisit dans la serrure. La porte s'ouvrit.
__Il faisait très noir à l'intérieur. Il tâtonna à la recherche de l'interrupteur et, sans le lâcher, se baissa pour tirer la valise et le sac dans la pièce. La porte se referma sans bruit.
__L'obscurité était totale. Il pouvait à peine deviner les contours de la pièce. Une odeur de moisi dominait. Avec un long soupir, l'intrus s'efforça de se décontracter. Il prêta l'oreille aux bruits de la gare mais ils étaient trop éloignée, et on ne les discernait qu'en faisant un effort pour les écouter.
__Tout allait bien.
__Il poussa l'interrupteur et une lumière lugubre envahit la pièce. Un néon poussiéreux éclairait le plafond et les murs lépreux, projetant de grandes ombres obscures dans les coins. La pièce était en forme de L, une pièce en ciment, avec des murs en ciment d'où pendaient des lambeaux écaillés de peinture grise. A gauche de la porte se trouvaient deux énormes vieux bacs à vaisselle. Au milieu de la pièce, des planches irrégulières et étroitement clouées enfermaient un appareil en forme de cheminée, un monte-plats. Une porte étroite à l'extrême droite de L était entrebâillée, révélant des cabinets crasseux.
__Il savait qu'ils fonctionnaient. Il était venu la semaine derrière dans cette pièce, pour la première fois depuis 20 ans, et avait vérifié la lumière et tuyauterie. Quelque chose l'avait poussé à venir ici, quelque chose lui avait rappelé cette pièce quand il avait conçu son plan.
__Un vieux lit de camp bancal contre le mur du fond, un cageot retourné à côté. Le lit et le cageot l'ennuyaient. Quelqu'un, un jour, avait découvert la pièce et s'y était installé. Mais la poussière sur le lit et l'humidité étaient la preuve que l'endroit était resté fermé depuis des mois, peut-être même des années.
__Il n'était pas venu ici depuis l'âge de ces 16 ans, plus de la moitié de sa vie. Cette pièce servait alors à " Chez Clément Restaurant ". Situé directement sous la cuisine de ce restaurant, le vieux monte-plats transportait des montagnes de vaisselle graisseuse destinée à être lavée dans les deux grands éviers, puis séchée et remontée.
__Il y a des années, la cuisine de " Chez Clément Restaurant " avait été refaite et équipée de machines à laver. Et on avait condamné la pièce. C'était aussi bien. Qui voudrait travailler dans ce trou infecte ?
__Mais elle pouvait encore servir.
__Quand il avait cherché où cacher la fille de Krämer jusqu'au paiement de la rançon, il s'était souvenu de cette pièce. A l'examen, elle lui avait paru parfaite pour son plan. Du temps où il y travaillait, les mains gonflées, irritées par les détergents, l'eau et les grands torchons mouillés, la gare fourmillait de gens bien habillés qui rentraient chez eux, dans leurs voitures et leurs maisons de luxe, ou qui venaient s'asseoir au restaurant devant des assiettes pleins de crevettes, d'huîtres et de poissons grillés, qu'il devait ensuite nettoyer sans que personne ne lui prêtât jamais attention.
__Il ferait en sorte que chacun, dans la gare du nord, à paris, dans le monde entier, le remarque, lui. Après mercredi, jamais plus on ne l'oublierait.
__Il lui avait été facile d'entrer dans la pièce. Une empreinte de cire de la vieille serrure rouillée. Ensuite, il avait fabriqué une clé. A présent, il pouvait aller et venir a sa guise.
__Cette nuit, Tom Kaulitz et la gosse seraient là, avec lui. La gare du nord. Le meilleur endroit pour cacher quelqu'un.
__Il éclata de rire. Il pouvait rire maintenant. Il se sentait lucide, fort, en pleine forme. Les murs lépreux, le lit bancal, l'eau et les planches fendues l'excitaient [ No idées perverses Mesdemoiselle U_U ^_^ xDD Ok je sors -_- →].
__Ici, il était le maître, l'organisateur. Il avait tout prévu pour avoir son argent. Il allait clore les yeux pour toujours. Il ne pouvait plus continuer à rêver de ces yeux. Il ne le supportait plus. Ils étaient devenus un réel danger.
__Mercredi. Mercredi matin à 11 heures, dans exactement 48 heures. Il s'envolerait pour une autre ville.Ici, on y posait trop de questions.
__Mais là-bas, avec l'argent... Les yeux disparus... et si Tom l'aimait, il l'emmènerait avec lui.
__Il porta la valise devant le lit de camp et la posa avec soin à plat sur le sol. Il l'ouvrit, en retira le petit magnétophone et l'appareil photo qu'il glissa dans la poche gauche de son pardessus. Le couteau et le revolver dans sa poche droite. Aucun renflement n'était visible à travers l'épaisseur de tissu.
__Il prit le sac en plastique, en disposa méthodiquement le contenu sur le lit. Le manteau, le foulard, la corde, le sparadrap et les bandes. Il les fourra dans le sac de marin. Puis il retira le paquet de photo géantes soigneusement enroulées, les déroula, les étala, lissant, aplatissant la courbure de chacune. Son regard s'attarda. Un sourire de réminiscence, rêveur étira ses lèvres minces.
__Il appliqua les trois premières photos sur le mur, au-dessus de lit de camp, les fixa avec du sparadrap. Il contempla la quatrième avant de l'enrouler de nouveau lentement.
__Pas encore, décida-t-il.
__Le temps passait. Par précaution, il éteignit la lumière avant d'entrouvrir la porte de quelques centimètres. Il écouta. Il n'y avait pas un bruit de pas.
__Se glissant dehors, il descendit sans bruit les marches et passe en hâte devant le générateur trépidant, les ventilateurs ronflants, le tunnel béant, remonta la rampe, contourna la voie, monta au niveau inférieur de la gare du nord. Là, il se mêla à la foule, silhouette musclée d'un homme dans la force de l'âge, le torse bombé, la démarche raide. Dans son visage boursouflé, aux pommettes saillantes, au lèvres minces et serrées, les paupières lourdes ne dissimulaient qu'à moitié des yeux pâles au regard fureteur.
__Un billet à la main, il se pressa vers le niveau supérieur d'où partait son train.
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